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La généalogie n’a pas fini de me faire aborder de nouveaux domaines, de me faire découvrir de nouvelles choses.

En transcrivant des actes notariés passés par mes ancêtres dans l’Aude, j’ai découvert l’importance du vent dans leur quotidien, moi la citadine élevée en région parisienne, et finalement plutôt coupée du vrai rythme de la planète.


Depuis la loi de 1807 a été mis en place provisoirement en France le cadastre dit Napoléonien, un plan parcellaire établi par commune et lié à une table des propriétaires. A partir du cadastre, au XIXème siècle et ensuite, on peut localiser une propriété, une terre, et la vendre, la donner en usufruit ou en nue-propriété.

Mais avant le cadastre, comment identifiait on les propriétés de nos ancêtres ?

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, ce sont les livres terriers, ou terriers, qui permettent de connaître l’état des parcelles, leur situation et leurs propriétaires. Parfois, comme dans l’Hérault, les livres terriers ont été numérisés et sont en ligne. Ils sont toujours une source passionnante, mais bien difficile à maitriser, pour en connaitre plus sur nos ancêtres.

Dans l’Aude, actuellement, ne sont en ligne ni le plan cadastre napoléonien, ni les terriers.

Mais au détour d’un acte, on rencontre la mention d’une terre, d’une parcelle, qui est alors localisée aussi précisément que possible.

Voici par exemple un extrait du testament de mon ancêtre Vincent Prouchet – Sosa 3172, génération 12 – établi le 20 décembre 1699 à Nevian, dans le diocèse de Narbonne.

18 […], sy veust et entend ledit testateur
19 que Caterine prochet sa fille veufve de pierre amiguer?
20 jouisse pendant sa vie d une petite maison que ledit testateur
21 posede dans ledit lieu de Nevian confronte de cers ledit pouchet
22 testateur, marin ledit henri lacroux ?, midy ledit henri de
23 Reyne arnaud et d’acquillon rue, et laquelle maison ladite
24 fille payera les charges annuelles durant ladite jouissance et
25 après son deces ladite maison apartiendra à son herettier bas
26 nommé, moyennant quoy ladite pouchet sa dite fille avec ce
27 quy luy a esté donné lors de son mariage ne pourra prethandre
28 autre chose sur ses biens, […]

Archives départementales de l’Aude – 3 E 9171

Vincent Prouchet laisse en usufruit à une de ses filles une petite maison à Nevian, dans ce village de l’Aude où la famille habite. Pour préciser de quelle maison il s’agit, on indique de quel propriétaire ou quel lieu la maison est limitrophe.

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest ….

Sauf qu’ici, dans cet acte, comme dans d’autres que j’ai trouvés en pays occitan, ce sont d’autres termes qu’on utilise

“Confronte de cers …., de marin …, de midy …. d’acquillon”.

Quand j’ai transcrit l’acte, je n’étais pas sûre de comprendre de quoi il s’agissait. Acquillon c’était un nom de vent, mais le reste ?

Le reste aussi …

Mes ancêtres en pays audois utilisaient les noms des vents – et des directions dans lesquels ils soufflent – pour localiser une parcelle ou un bien.

Commençons par localiser Nevian, pour que les choses soient claires.

Nevian est une commune située actuellement dans le département de l’Aude, à 11 kilomètres à l’ouest de Narbonne. A la fin du XVIIème siècle, c’était une petite paroisse, d’une centaine de foyers probablement, dépendant de l’évêché de Narbonne, et de l’archiprêtré de Montbrun.

Gallica – Carte du diocèse de Narbonne

Voici une carte du relief de la région, indiquant où se trouve Nevian, à l’embouchure de ce couloir naturel entre l’Atlantique et la Méditerranée, bordé au sud par les Pyrénées, et au Nord par le Massif Central.

Carte Geoportail

Avec cette configuration topographique, il est facile de comprendre que le vent souffle fort sur le petit village de Nevian, depuis toujours.

Grâce au site Ma Clape, très complet, consacré au massif de la Clape, dans le Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerrannée, j’ai enfin compris ce que signifient les quelques lignes inscrites dans le testament de mon lointain ancêtre. Les citations à partir du site sont matérialisées dans le texte ci-dessous.

Le Cers, le Marin, et l’Acquillon sont des vents régionaux très connus, tellement connus qu’ils servent depuis le Moyen-Âge à localiser des parcelles.

Les vents ont été aussi utilisés pour indiquer les confronts d’un territoire, d’une parcelle de terre ou d’une habitation, parce qu’ils étaient connus de tout le monde. Ainsi le terroir de Saint-Pierre del Lec (Armissan) dans la Clape est défini de la manière suivante au IXe siècle (Circio désignant ici le Cers et donc l’Ouest, et Altan, un vent de haute-mer, le marin et donc l’Est).

Le Cers en tant que confront reste prédominant tout au long du Moyen-Age.

Au XVIIe siècle dans les archives municipales de Narbonne, on peut ainsi lire:
du vent de Cers et acquillon, et du costé de marin et midy jusques aux terroirs de Val-de-Galbe, …” (1612)
Bail consenti au sieur Boussounel pour les travaux de fermeture de la brèche qui s’est formée au côté cers (ouest) du canal de la Robine, près de l’Ardailhon.” (1699)

Le site Ma Clape m’apprend ainsi que le Nord est représenté par l’Acquilon, le sud par le Midy, l’Ouest par le Cers et l’Est par le Marin.

On peut alors traduire la localisation de la petite maison dont Vincent Prouchet donne l’usufruit à sa fille Anne : une maison voisine à l’Ouest de celle de son père, à l’Est de la maison d’Henri Lacroux, au Sud de la maison d’Henri de Reyne Arnaud et qui donne sur la rue au Nord.

Mais ce qui m’intéresse le plus maintenant, c’est de découvrir à quel point le vent souffle dans cette région et à quel point le Cers et le Marin, le vent qui souffle de l’ouest et celui qui souffle de l’Est, ont dû au quotidien faire partie de la vie de ma famille.

Le Narbonnais est un pays de vents, soumis principalement au Cers, vent de terre, violent venant du secteur Ouest Nord-Ouest et sa contrepartie, le Marin, vent de mer comme son nom l’indique, venant du secteur Est, Sud-Est.

On rencontre aussi de façon plus épisodique, le Grec (l’Aquilon) venant de la mer du Nord-Est annonciateur de pluie, le Labech (OSO), et le vent chaud d’Espagne venant du Sud.

Le Cers souffle environ 270 jours par an avec des rafales pouvant atteindre 120 km/h. Froid en hiver, chaud en été, toujours sec, il chasse les nuages vers le large et amène le beau temps.

Le Marin, plus régulier, amène humidité et brumes côtières. Il est souvent accompagné de fortes pluies.

Ma Clape – Rose des Vents du massif de la Clape

Cette video vous montrera plus clairement ce que sont le Cers et le Marin.

Le vent souffle si fréquemment sur Nevian, encore aujourd’hui, qu’un parc d’éoliennes a été mis en place par la commune, depuis 2001.

PHOTOS CL BOYER VUES AERIENNES EOLIENNES DE ROQUETAILLADE ROQUETAILLADE

Combien parmi mes ancêtres le Cers a t’il rendu fou ….. Comment ne pas penser à Brassens, natif de Sète, pour finir cet article en chanson ?

Sources et liens

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2 commentaires

  1. Une très belle découverte pour vous comme pour moi, et fort bien expliquée

  2. Ces quatre vents apportent beaucoup de poésie. A Lyon, le confront au nord est celui de bise, comme ce vent si froid.

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