Etude d’une photo d’enfance

Ecrit par

Brigitte Billard

Publié le

Temps de lecture : 6 minutes

Sophie Boudarel nous propose en ce début mars de sortir nos photos de famille et de les partager sur les réseaux sociaux, un thème par jour.

Lundi 7 mars, le premier thème proposait de mettre en avant la photo qui nous touche le plus.

Mon histoire

J’ai beaucoup de photos qui me touchent, plus ou moins lointaines, dans la généalogie de mon mari et dans la mienne. Mais c’est finalement l’histoire d’une première rencontre que je vous propose, une photographie prise par mon père dans le minuscule appartement qu’occupaient mes parents fin juin 1958 en banlieue parisienne.

Collection privée

Ce jour-là – ou quelques jours avant, qu’en sais-je vraiment – je faisais la connaissance de mon petit frère. Maman est assise par terre, près du lit parental. Elle tient son nouveau-né sur un genou, et l’ainée, qui va avoir deux ans, sur l’autre. Est-ce papa ou sa jeune sœur Georgette, qui venue d’Alger était en visite chez son frère ainé, qui a pris la photo? J’imagine que c’est papa, sinon il serait probablement sur la photo, avec nous.

Cette photo toute simple, elle me raconte bien plus que juste l’arrivée de mon frère dans la famille. Elle me raconte aussi les conditions dans lesquelles vivaient mes parents à cette époque.

Papa était dans l’armée de l’air, et travaillait à la base de Villacoublay. Il n’avait pu loger sa famille que dans un deux pièces minuscule à Levallois-Perret, dont on nous a raconté toute notre enfance que c’était un hôtel meublé peu reluisant où des chambres étaient louées pour des couples de passage. Une pièce et une minuscule cuisine, des trajets compliqués et longs pour aller de Levallois à Villacoublay, une banlieue qui n’était à l’époque pas encore cossue. Sous le lit, on voit les chaussures d’uniforme de papa, un style de chaussures que je lui ai vues porter toute sa vie, dans la gendarmerie, et les savates de maman, qui elle préférait marcher pieds nus, chaque fois que c’était possible.

A l’été 1958, mes parents étaient assez isolés en région parisienne. Papa, pied noir dans l’armée de terre, avait quitté l’Algérie à l’automne 1956, peu de temps après ma naissance. Le gouvernement ne voulait pas que des pieds-noirs militaires restent sur place, pour limiter les risques de coup de main militaire. Maman et moi l’avons rejoint plus tard, en février 1957. Voici la dernière photo prise de moi à Alger, avec maman et une de ses sœurs ainées et ma cousine, juste avant notre départ.

Collection privée

Quelques heures plus tard, nous étions à bord d’un avion militaire à destination de la métropole, de la base de Villacoublay. Maman était la seule femme à bord, et bien sûr son bébé qu’elle allaitait a réclamé sa pitance. Dans un avion militaire rempli de bidasses, en 1957, maman qui n’avait pas encore 23 ans en a gardé toute sa vie un souvenir mi figue mi raisin – et une grande reconnaissance pour le capitaine qui a gentiment retiré sa veste pour protéger la jeune maman du regard amusé et malaisant de ses voisins.

Maman racontait aussi que mon frère était né par une nuit d’orage terrible sur Paris, et qu’elle voyait les éclairs à travers la verrière de la salle d’accouchement.

Quant à ma tante Georgette, qui est présente sur les photos de cette période de notre vie, je réalise qu’elle avait dû venir pour me garder pendant que maman était à la maternité, et pour aider au retour. Qui d’autre aurait pu s’occuper de moi pendant que papa était parti ? Mes deux grand-mères vivaient à Alger, seule la petite sœur de papa a dû pouvoir être disponible pour venir prêter main forte.

L’histoire familiale raconte que peu de temps après la naissance de mon frère, papa a décidé de quitter l’armée de l’air pour rejoindre la gendarmerie, qui lui proposait des conditions plus correctes pour élever sa famille. Maman, mon frère et moi sommes partis nous installer chez mon arrière-grand-mère, Marie Quintard, à Latillé, pendant que papa intégrait l’école de gendarmerie de Chaumont, et venait nous rejoindre le week-end chaque fois qu’il le pouvait. Il prenait le train à Chaumont, changeait de gare à Paris, allait à Austerlitz pour prendre un train pour Poitiers qui le déposait en fin de nuit, et comme il n’y avait pas de bus aussi tôt le matin, pas de voiture pour venir le chercher, il finissait la route à pied.

Voici l’histoire avec laquelle j’ai grandi.

Quelques faits et vérifications

En bonne généalogiste, j’ai voulu identifier où mon frère était né, et où nous habitions, en utilisant les informations de son acte de naissance. Il est amusant de voir que je ne m’étais encore jamais posé la question.

Mon frère est né à Clichy-la-Garenne, 14 rue Victor Méric. J’avais toujours pensé qu’il était né à l’hôpital Beaujon, situé à Clichy depuis les années 1930. J’ai donc « vérifié » sur une carte. Et surprise, l’hôpital Beaujon est un peu plus loin, mais clairement pas rue Victor Méric. Et la photo actuelle du lieu, ou les recherches sur Google, n’indiquent pas de maison médicale à cet endroit. Il m’a fallu un bon moment, et le passage par les inventaires des Archives Nationales, répertoire (19800279/1-19800279/149) et par ceux des Archives de Paris – 3763W 1-110 pour identifier l’endroit.

Mon frère est né à la clinique d’accouchements « les Glycines », dirigée par le docteur El Haïk, qui était située au 14 rue Victor Méric, avec une autre entrée au 7 place des Martyrs.

J’ai retrouvé sur Delcampe une carte postale de l’époque qui indique clairement le nom de Clinique des Glycines.

Voilà à quoi ressemble actuellement l’immeuble. Je cherche la verrière, tout en ayant conscience qu’en plus de 60 ans, il est probable que des modifications ont été faites.

Qu’en est-il de l’orage ?

Sur le site meteo-paris, il n’est pas fait mention d’un orage mémorable en juin sur Paris, Mais un simple orage pendant un accouchement est suffisamment marquant pour qu’une jeune maman s’en souvienne. En lisant les événements météo de cette année 1958, je constate que l’hiver 1957-1958 a été marqué par plusieurs tempêtes, dont une particulièrement violente qui a balayé le nord de la France avec des vents à 138 km/h à Cormeilles, au nord de Paris. Début février il est tombé 9 cm de neige à Paris, ma première neige, peut-être aussi la première neige de papa. Quelques jours plus tard le 15 février, il fait 18° dans la capitale, et dès le 18 février on claque à nouveau des dents. A nouveau, la France et Paris sont sous la neige.

Moi qui me plains de la météo changeante, c’est pourtant une constante dans nos histoires, sans que nous en gardions vraiment le souvenir.

Grâce à l’acte de naissance de mon frère, je sais aussi où la famille habitait précisément, au 16 rue Louis Blanc.

Carte Geoportail

Sur cette carte, j’ai indiqué l’adresse de la Clinique des Glycines, en haut de la carte, et celle de notre domicile à Levallois, en bas de la carte.

Si on s’approche du 16 rue Louis Blanc, la situation est très différente de ce à quoi je m’attendais.

Voici à quoi ressemble aujourd’hui le 16 rue Louis Blanc.

Une allée piétonne, l’accès à un parc et un grand espace vert …. Rien à voir avec l’histoire familiale ….

Certes, mais nous sommes ici en proche banlieue parisienne, à quelques centaines de mètres des beaux quartiers parisiens. Si en 1958 l’habitat était modeste et ouvrier, il est devenu de nos jours une belle ville de banlieue ouest riche. Et visiblement, il ne reste plus grand chose des immeubles de 1958.

Remontons dans le temps grâce au cadastre en ligne sur le site des Archives des Hauts de Seine.

Sur le cadastre rénové de 1941, j’ai retrouvé le bloc d’immeubles correspondant à la rue Louis Blanc.

La comparaison des deux cartes permet de voir rapidement que tout ce bloc a été profondément restructuré. La position du numéro 16 est surlignée en jaune, comme la rue Louis Blanc. En 1941 elle est traversante, tout comme la rue Gustave Eiffel. En 2020, les deux rues sont devenues des impasses, et la rue d’Alsace, perpendiculaire à la rue Jules Guesde dans le bloc contingue, est maintenant prolongée pour fermer le quadrilatère. Le joli quartier actuel n’a plus rien à voir avec celui dans lequel ma famille habitait en 1958. Plus rien.

Une visualisation plus proche du cadastre de 1941- section Z – permet de voir les choses encore plus clairement.

AD92 – Levallois-Perret Cadastre 1941 Zone Z

Sur la photo proposée par Google Maps, le bâtiment qui porte le n°16 semble plus vieux que les bâtiments qui l’entourent. La vue aérienne montre deux bâtiments séparés par une cour.

Alors est ce bien la maison qu’habitaient mes parents ? Vivaient ils dans le bâtiment donnant sur la cour, traditionnement moins chic que le bâtiment sur la rue ? J’ai quand même des doutes, le cadastre de 1941 ne semble pas correspondre à la photo que je vois. Et visiblement, il y a des lots nouveaux portés à la main sur le cadastre. Le lot 8 indiqué à l’origine semble être divisé en plusieurs lots …. Les documents en ligne ne permettent pas d’aller plus loin, mais pour une fois, je n’habite pas très loin des archives départementales, je n’ai pas dit mon dernier mot.

Une recherche dans Gallica me remonte une anecdote amusante, sur un escroc arrêté en avril 1936 qui habitait à cet endroit.

Et enfin, il y a une plaque sur le bâtiment actuel qui indique qu’en août 1944, les FFI se sont regroupés dans cette maison pour préparer la libération de la ville.

Quand cette plaque a t’elle été apposée? A quoi fait elle référence ? Visiblement, mes parents ne connaissaient pas cette anecdote.

Mais ma curiosité est éveillée, et me voici avec de nouvelles envies de recherche.

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