Les plumes du Grand Condé

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Le 8 mai 1673, Pierre Deshayes, aïeul de mes enfants à la génération 13, marchand panacher et bourgeois de Paris, demeurant au bout du Pont Notre Dame, paroisse Saint Jacques de la Boucherie, meurt dans sa maison, à l’âge de 62 ans.

Le samedi 13 mai 1673, Jacques Lebeuf, notaire au Chatelet de Paris, commence l’inventaire de ses biens, en présence de Pierre, Louise et Anne Deshayes, les enfants survivants de Pierre et de sa défunte épouse Anne Moussier, mineurs – ils ont 20, 19 et 18 ans et viennent d’être émancipés la veille par une sentence du Chatelet. Est aussi présent, à partir du lundi 15 mai, Louis Lebois Duclos, notaire au Chatelet, confrère de Jacques Lebeuf dans la même étude, comme futur époux de Louise Deshayes, avec laquelle un contrat de mariage a été signé le 14 mai 1673. 

Parmi les papiers inventoriés, le notaire mentionne les créances que Pierre Deshayes, dans le cadre de son activité professionnelle de marchand panacher, détient sur ses clients. Et c’est là que je découvre ….

Item la grosse en parchemin d’un acte passé devant Levasseur et Lange notaires le septième juin 1669 entre hault et puissant prince Monseigneur Louis duc de Bourbon, prince de Condé, d’une part et ledit deffunt sieur Pierre Deshayes d’autre, par lequel il appert qu’il a esté fait compte de la part de S.A.S. avecq ledit deffunt de toutes les fournitures de pennaches qu’il a faites tant pour sa dite altesse que pour celle de Monseigneur le duc d’anguyn jusques audit jour de payement ………

A ce moment du récit, imaginez mon émoi de généalogiste. J’ai devant moi un document qui m’explique qu’un des ancêtres de mes enfants était en affaires avec le Grand Condé. La branche parisienne de ma généalogie m’a déjà proposé de belles surprises, mais c’est je crois la relation la plus proche que j’ai trouvée à ce jour entre la famille de mes enfants et un grand personnage de l’histoire de France.

Louis II de Bourbon, prince de Condé

Mais qui est il ce prince de Condé?

Descendant de Saint-Louis, puis de Charles de Bourbon Vendôme, Louis de Bourbon est d’abord duc d’Enghien, ou Anguin comme on l’écrit à l’époque. A 21 ans, il reçoit le commandement de l’armée de Picardie, qui doit barrer la route à l’armée espagnole de Philippe IV, venant de Flandres pour envahir la France. Le 19 mai 1643, 5 jours après la mort de son royal cousin Louis XIII, le jeune duc d’Enghien met un coup d’arrêt à l’avancée des troupes espagnoles en gagnant la bataille de Rocroi. Sa renommée est faite, le jeune prince de Condé devient un chef militaire de premier plan qu’on appelle désormais le Grand Condé.

HeimBattleRocroy.jpg
Par François-Joseph Heimhttp://club-acacia.over-blog.com/article-10446606.html (missing), Domaine public, Lien

Pendant la régence d’Anne d’Autriche, la France est secouée par une période de troubles, connue sous le nom de la Fronde. Condé prend d’abord le parti de la régence, puis s’opposant à Mazarin, il prend ensuite la tête de la Fronde des Princes et à la tête d’armées espagnoles marche contre les armées du roi Louis XIV. Vaincu par Turenne en 1658, il obtient le pardon royal en 1659 et reprend un commandement dans l’armée du roi.

Premier prince du sang, titre qui signifie qu’il est situé dans la succession royale juste après les fils et petits fils du roi, et serait le successeur de la couronne si la lignée masculine royale venait à s’éteindre, c’est un personnage important du royaume, à qui l’on s’adresse en usant du titre de Son Altesse Sérénissime.

1 Furent present Très haut tres excellent et puissant prince Monseigneur
2 Louis duc de Bourbon prince de Condé premier prince
3 du sang premier pair et grand marechal de France duc d’anguin
4 Chateauroux, Montmorancy et Jonsac gouverneur et lieutenant
5 general pour le Roy en ses provinces de Bourgogne et Bresse
6 demeurant en son hostel seis à st germain des pres rue neuve
7 sainct Lambert parroisse Sainct Sulpice, d’une part, Pierre

Juin 1669, en l’hôtel de Condé à Paris

En juin 1669, Louis de Bourbon, prince de Condé, a 48 ans. Son fournisseur de plumes et panaches – ces panaches qu’on voit sur les deux tableaux dont je vous ai montré une représentation, commémorant la victoire de Rocroi, et qui servent entre autres à repérer de loin le chef de l’armée – est Pierre Deshayes, conjointement avec son associé Sanson Le Radde, récemment décédé.

Est ce à cause du décès de Sanson Le Radde, et donc de la dissolution de la société qu’il y avait entre Pierre Deshayes et son associé, que les deux actes ont lieu devant notaire ? Probablement.

Les 7 et 8 juin, c’est en l’hôtel de Condé que les actes sont passés.

Hotel de Condé.jpg
Par McleclatTravail personnel, CC BY-SA 3.0, Lien

Le 7 juin 1669, Pierre Deshayes se présente à l’hôtel de Condé, avec les notaires Levasseur et Lange, pour faire le décompte des sommes dues par le prince et son fils et des paiements déjà effectués. La créance du prince envers Pierre Deshayes se monte à 6000 livres et promesse est faite d’un paiement suite à la vente de bois de la forêt de Bommiers en Berry, une des terres que possède le prince.

Rendez-vous en forêt de Bommiers, immense massif boisé de 4 500 hectares renommé pour ses imposantes futaies de chênes. Un peu d’histoire d’abord : après avoir fait partie du domaine du Duché de Châteauroux, appartenant au prince de Condé, la forêt fut annexée aux biens de la couronne en 1737 avant, en 1790, d’être déclarée bien national. Depuis cette date elle fait partie du domaine privé de l’Etat et est gérée par l’Office National des Forêts. Son objectif principal de gestion est la production, en environ 175 ans, de chênes de qualité, dont le bois est destiné à l’ébénisterie, la menuiserie et la tonnellerie. A partir de parkings les promeneurs peuvent y accéder et espérer voir les grands animaux qui y vivent : cerfs, chevreuils et sangliers.

Puis le 8 juin, le Grand Condé reçoit en son hôtel particulier de Saint Germain des Prés les notaires, et ses créanciers, Pierre Deshayes et les héritiers de Sanson Le Radde.

Il s’agit d’arranger le paiement d’une somme de 4 618 livres qui leur est due, solde d’une créance de 11 545 livres tournois, qui avait été déterminée selon des mémoires établis par la société de Sanson Le Radde et Pierre Deshayes le 4 février 1647 et le 12 avril 1650. Pierre Deshayes est donc fournisseur de plumes et panaches pour le Grand Condé depuis 1647 au moins, et depuis 1650 il détient une créance considérable, qui ne lui a pas encore été totalement payée …

Je n’ai pas réussi à savoir avec certitude si les créances énoncées le 7 et le 8 juin sont une seule et même créance. Il semble qu’il s’agit de deux créances différentes : 6 000 livres à titre individuel, et 4 618 livres conjointement avec son associé, et donc les héritiers de cet associé.

12000 livres tournois en plumes et panaches, en 1650, c’est une somme importante. A titre de comparaison, c’est le montant de la donation que va faire Jean Lebois Duclos à son neveu Louis Lebois en 1673 avant son mariage avec Louise Deshayes. L’héritage de Louise, après le décès de son père, se monte à au moins 15 000 livres tournois, et son nouvel époux utilise 10000 livres de sa dot en propre, avec actes notariés lui en assurant la pleine propriété, pour payer partiellement son étude de notaire.

Avec 12 000 livres, on vit longtemps et correctement dans les provinces de Louis XIV, mais quand on est le Grand Condé, 12 000 livres de panaches, c’est une dépense de prestige nécessaire pour montrer sa puissance et tenir son rang.

Malgré tout, la créance n’a toujours pas été réglée ……

L’argent liquide ne circule pas à cette époque, les banques sont rares, monsieur de Law n’a pas encore sévi, et on ne dispose pas d’une somme de 5000 livres en écus et pistoles sonnantes et trébuchantes au fond de son coffre fort. En revanche, quand on est le Grand Condé, on possède un domaine foncier important, que l’on utilise au paiement de ses dettes.

Louis de Bourbon va donc se servir dans les actes passés en juin 1669 du revenu de la vente des bois de sa forêt de Bommiers, dans le Berry, à côté de Chateauroux pour payer ses créanciers.

En marge de l’acte du 7 juin 1669, il est indiqué que la créance est payée.

en marge
Le dict Deshayes a de jourdhuy
vingt huit octobre mil six cent soixante dix
reçu de mondit seigner le prince
la somme de douze cent livres pour
le premier quint de celle de six mil
livres dont S.A.S. luy est debiteur pour le
compte cy de_, et moyennant ce
a _ a SAS pareils douze
cent livres _ six mil livres qu il
luy a ceddes sur les bois de Bommiers
en Berry

en marge bas de page
Le continuan transport
cy endroit est entierement
payé et acquitté par
sas monseigneur
le prince aux heritiers
dudit pierre deshayes
ainsy quil appert par quitance passée pardevant les notaires sousignés
ce jourdhuy vingt quatre avril mil six cent soixante dix huit dont la minutte est _ Lange lun d iceux portant retrocession dudit transport au proffit de son altesse serenissime consentement de faire la presente mention

Les héritiers de Sanson Le Radde

Mais l’anecdote, sympathique, n’est pas la seule richesse de ces actes, que je n’ai consultés pourtant que parce qu’ils mentionnaient le prince de Condé.

En transcrivant l’acte du 8 juin, j’ai découvert la famille de Sanson Le Radde, l’associé de Pierre Deshayes.

7 sainct Lambert parroisse Sainct Sulpice, d’une part, Pierre
8 Deshayes marchand panacher à Paris y demeurant sur le pont
9 nostre dame parroisse sainct Jacques de la Boucherie
10 en son nom comme associé du feu sieur Lerade dont sera cy
11 après parlé, Le sieur François Vabois marchand bourgeois
12 de Paris y demeurant rue sainct denis parroisse saint Mederic
13 au nom et comme tuteur de Gabriel Vabois son fils
14 mineur et de feu Denise Le Radde jadis sa femme; et encore
15 au nom et comme procureur de messire Sanson Le Radde prestre
16 docteur en théologie auncien curé de R_ dioceze de Noyon,
17 et après chanoine et _ de l’eglise cathedralle
18 de Noyon, de luy fondé de procuration generalle pour
19 toutes ses affaires passée pardevant Gossuin et Mousnier
20 notaires au chatelet de Paris le vingt quatre febvrier mil six cent
21 soixante deux, dont il y a minute veue ledit Mousnier
22 notaire, ainsi qu’il est aparu aux notaires soubsignés par une
23 expédition d icelle et fait à luy rendue, et par lesquels 24 Gabriel Vabois et sieur Sanson Leradde, ledict sieur

===
(2)
1 François Vabois promet faire ratiffier ces presentes
2 et en fournir acte valable, scavoir dudit mineur
3 quand il aura attent l’age de majorité, et dudit sieur
4 Le Radde ans quinze jours prochains, le sieur
5 D
enis Vabois aussi marchand bourgeois de Paris
6 demeurant dite rue sainct denis parroisse sainct
7 Leu sainct Gilles, le sieur Gabriel Vasse pareillement
8 marchand bourgeois de Paris y demeurant susdite
9 rue saint denis parroisse saint sauveur et Catherine
10 Le Radde sa femme de luy autorisée pour l effet des presentes
11 Le dit messire Sanson Le Radde fils et heritier pour un tiers
12 de deffunct Sanson Le Radde vivant marchand
13 panacher bourgeois de Paris, et de Charlotte Laisné
14 jadis sa femme ses pere et mere; les dicts Denis
15 François et Gabriel Vabois heritiers seuls de ladite
16 deffunte denise Le Radde leur mere qui estoit héritière
17 pour un autre tiers desdits deffuncts Sanson Le Radde
18 et Charlotte Laisné ses pere et mere, et ladite
19 Catherine Le Radde aussi fille et heritière pour
20 l’autre tiers desdicts deffunct Le Radde et Charlotte
21 Laisné; d’autre part, lesquelles parties

Qui sont François Vabois et Denis Vabois, mentionnés dans cet acte, en plus d’être les époux des filles de Sanson Le Radde ? Vabois est un patronyme que je connais dans la famille de Pierre Deshayes, puisque son épouse, décédée avant 1669, se nommait Anne Moussier, fille de Toussaint Moussier, marchand plumassier et de Marie Vabois. Oui, Vabois, comme François Vabois et Denis Vabois. Alors, s’agit-il de la même famille ?

C’est une piste que je vais suivre, sans savoir si elle me conduira vers de nouveaux ancêtres de mes enfants, ou vers une meilleure connaissance de leur environnement familial et économique. Quand on travaille sur des branches parisiennes avant 1860, on doit faire feu de tout bois …. de Bommiers ou d’ailleurs …

Une nouvelle fois, comme lors de la constitution faite par les soeurs Lebois Duclos, photographiée un peu par hasard, et qui m’en a appris plus sur leur père Louis, à partir de deux actes que je pensais anecdotiques, j’ai appris que Pierre Deshayes travaillait en association avec un autre marchand plumassier, avec lequel il était peut être allié, ce qui ne serait pas surprenant. On se mariait entre soi, en France, au 17ème siècle ….

En généalogie, chaque acte, chaque document, chaque indice compte.


Aperçu généalogique
Branche Karcher
Nom: Pierre Deshayes
Parents: Charles Deshayes et Catherine Le Roy
Epouse: Anne Moussier
Lien de parenté: Aïeul de mon mari à la 12ème génération
  1. Pierre Deshayes
  2. Louise Deshayes
  3. François Lebois Duclos
  4. Marie Thérèse Lebois Duclos et Catherine Lebois Duclos
  5. Thérèse Devienne et Marie Angélique Landes
  6. Françoise Berard et Denis Bonaventure Pelletier de Chambure
  7. Alexandre Pelletier de Chambure
  8. Louise Arnoldine Pelletier de Chambure
  9. Marie Jeanne Jung
  10. Daniel Karcher
  11. Christiane Karcher
  12. mon mari

Sources et liens

  • Archives Nationales – CARAN – MC/ET/LXXXV/203 – Inventaire après décès de Pierre Deshayes
  • Archives Nationales – CARAN – MC/ET/LXXXV/203 – Contrat de mariage entre Louis Lebois et Louise Deshayes
  • Archives Nationales – CARAN – MC/ET/XCII/194 – Contrats passés entre Pierre Deshayes et Louis de Bourbon, prince de Condé
  • Gallica – Titre :  Histoire des princes de Condé, pendant les XVIe et XVIIe siècles. T. 1 / par M. le duc d’Aumale – Auteur :  Aumale, Henri d’Orléans (1822-1897 ; duc d’). Auteur du texte – Éditeur :  (Paris) – Date d’édition :  1885-1896 – 7 tomes
  • Geneawiki – Généalogie des Bourbons avant Henri IV
  • Wikipedia – La bataille de Rocroi
  • Wikipedia – Hôtel de Condé
  • Geocaching – La forêt de Bommiers
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8 commentaires sur “Les plumes du Grand Condé

  1. Quel panache ! Ces découvertes inattendues sont tellement énormes que l’on ose à peine les raconter. J’en ai fait de semblables et je ne sais si je pourrais les écrire aussi bien que tu le fais.
    J’entends d’ici ton cri de surprise en lisant cet acte !

    1. La généalogie du père de ma belle-mère est exceptionnelle …. Rien à voir avec mes branches paysannes, j’avoue que je me régale à découvrir tout ça, acte par acte 🙂

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