C’était en 1918 – Gaston Billard et Marcelle Risse

Temps de lecture: 5 minutes

Guillaume Chaix et l’équipe du Rendez Vous Ancestral ont proposé aux généalogistes blogueurs de consacrer le mois de février 2018 au souvenir de nos ancêtres il y a 100 ans maintenant, sous le mot clef #Racontemoinosancêtres. J’ai choisi de voir où se trouvait chacun des couples d’arrières grands parents de mes enfants lors de l’armistice de 1918, ce que leur famille vivait cette année là, et de revenir sur ce que la guerre a signifié pour chacun d’eux. Cette semaine, je vais vous parler de mes grands parents paternels, Gaston Billard et Marcelle Risse.


En novembre 1918, les parents de mon père, Gaston Billard et Marcelle Risse sont tous les deux encore des enfants. Gaston a 13 ans, Marcelle en a 11, tous deux vivent avec leur mère, tous deux sont à Alger.

Je vous ai déjà raconté ce que je sais de l’histoire de Philomène Blanco et de son fils Gaston Billard.

Le 15 septembre 1914, Gaston et sa mère ont quitté la métropole, où Jean-Joseph, le père de Gaston, avait convoqué sa femme pour obtenir le divorce. Mais ce divorce ne lui a pas été accordé, et Philomène a obtenu un secours de route pour retourner avec son fils à Alger, dans la famille de sa soeur Josephine, 8 rue Trollier. Même si je n’ai aucune confirmation, il est probable que la mère et l’enfant vont y passer la totalité de la guerre.

Gaston a t’il eu pendant les années de guerre des nouvelles de son père? A t’il su que son père a été rappelé à l’activité dans un escadron territorial de cavalerie légère, d’avril 1915 à octobre 1917? Sait il en 1918 que son père est depuis le 1er novembre 1917 rentré dans ses foyers, en sécurité ?

En Algérie, dans l’entourage familial de Gaston, seul Joseph Blanco, un des frères de sa mère, celui qui est normalement maçon à Orléansville, a été rappelé aux armées. Il a fait une première campagne en Orient du 12 novembre 1916 au 21 avril 1917, puis il est reparti à nouveau de Bizerte, en Tunisie, à destination de l’Armée d’Orient, à destination de Salonique où il arrive, le 25 mars 1918. Il est toujours sur le front d’Orient quand intervient l’armistice.

Si on a eu peu de raisons de s’inquiéter pour “ses” soldats dans la famille de Gaston, la situation est bien différente pour la petite Marcelle.

Marcelle a un peu plus de 7 ans quand la guerre éclate. Elle est née le 10 mars 1907 à Alger, rue Jenner, dans l’appartement où elle habite encore. Ses parents, François Risse et Marie Philippine Vialar, s’étaient mariés plutôt jeunes, le 10 novembre 1888. Marcelle a deux frères et une soeur plus âgés qu’elle : François Jules César, né le 22 novembre 1888, onze jours après le mariage de ses parents; Rosalie Elise – tata Zie, comme l’appelait papa – née le 29 septembre 1892 et enfin Charles, né le 30 mars 1897. Marcelle est la petite dernière, elle a trois frères et soeur, mais elle n’a jamais connu son papa. François Risse, qui était menuisier, et qui avait encore la nationalité italienne, est mort le 21 janvier 1907, à 39 ans, deux mois avant la naissance de sa fille.

C’est François, le grand frère, qui a endossé le rôle de chef de famille, c’est lui qui travaille pour nourrir tout le monde. Il est menuisier, comme l’était son père. En 1909, quand il est parti pour le service militaire, le Conseil Municipal d’Alger a accédé à la demande de sa famille pour qu’il soit classé soutien indispensable de famille, et que Marie Philippine Vialar reçoive une indemnité journalière de 0,75 francs par jour pendant qu’il est sous les drapeaux. Le 18 février 1910, l’indemnité est maintenue, la “veuve Risse née Vialar Marie” est classée avec sa famille dans la catégorie des nécessiteux. Alors quand la guerre éclate et qu’il embarque le 20 septembre 1914 avec le 4e régiment de zouaves de marche, pour gagner le fort de Rosny, la famille doit faire face à des difficultés matérielles importantes. Le 16 mars 1915, il est blessé au Mesnil-les-Hurlus. Après sa convalescence, il repart au front, et il est tué à l’ennemi le 12 septembre 1916 à Cléry, dans la Somme.

Les citations militaires, la mort héroïque, ca ne console pas une mère qui a perdu son fils, ca ne console pas une petite fille qui vénérait son grand frère, et en plus, ca ne met pas de pain sur la table du diner …..

Et pendant ce temps, Charles vient aussi d’etre appelé. Il appartient à la classe 1917 et est incorporé le 6 janvier 1916 au 2e régiment de zouaves. Le 21 janvier 1918, il a obtenu une permission de 32 jours, qu’il passe chez lui à Alger. Peu de temps avant de repartir aux armées, il se blesse malencontreusement d’un coup de revolver dans le mollet. Il doit être hospitalisé à l’hôpital Maillot. Revenu près du front, il passe la fin de la guerre d’hôpital en hôpital, pour soigner cette plaie pénétrante dans le mollet. Quand arrive l’armistice, il est à Lyon, à l’hopital municipal 16bis, qu’il quittera en janvier 1919. Charles, contrairement à son frère, va revenir, et va devenir le soutien familial dont ont besoin sa mère et sa petite soeur, Marcelle.

Ma grand mère Marcelle a été élevée dans le rejet des Allemands, les Boches qui avaient tué son grand frère. Et puis un jour, longtemps plus tard, sa fille Georgette a épousé un Allemand …

Ma grand mère est morte en 1987. Je l’ai connue, je suis allée chez elle, j’ai encore des souvenirs très vivaces d’elle, mais jamais très positifs. Je n’ai jamais tissé de liens réels avec elle. A l’époque, je ne savais pas combien sa vie de petite fille avait été difficile, je ne connaissais pas les traumatismes qu’elle avait subis, et je ne comprenais pas sa froideur avec les trois seuls petits enfants qu’elle a jamais eus. A l’époque, je ne savais pas, et maintenant que j’en sais plus sur elle, plus sur Gaston Billard, lui aussi porteur de traumatismes vécus dans sa petite enfance, maintenant je commence à percevoir la dynamique de leur couple, de leur famille, et je regrette de ne l’avoir pas su à l’époque. Aurais je fait plus d’efforts pour passer du temps avec ma grand-mère, pour accepter ses jugements radicaux, sa froideur qui masquait peut-être des blessures profondes? Et si j’avais eu l’enfance qu’elle a eu, si j’avais eu une vie aussi difficile qu’elle, qui serais je devenue ?


Il ne m’est pas facile d’écrire sur mes grands-parents, du moins sur ceux que j’ai connus. Comment puis-je rester objective, dois je même essayer de l’être ? Cet ensemble d’articles, au cours desquels j’ai brossé un portrait des huit arrières grands parents de mes enfants à la fin de la Première Guerre Mondiale, m’a permis de poser les différents éléments épars de leur vie à un moment donné. Mais je ne renouvellerai pas l’aventure avant longtemps, cette histoire me touche encore de trop près pour que je la considère réellement comme de la généalogie, pour que je sois capable de la raconter avec la distance qui m’est nécessaire.

Sources et liens
  • Fiche matricule de Jean Joseph Billard – Archives de l’Aude – Registre matricule Narbonne 1
  • Gallica – Bulletin officiel de la ville d’Alger – 20 juillet 1909
  • Gallica – Bulletin officiel de la ville d’Alger – 18 février 1910
  • Fiche matricule de François Jules César Risse – ANOM – Alger 1908 – Matricule 1372
  • Fiche matricule de Charles Risse – ANOM – Alger 1917 – Matricule 1146
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4 commentaires sur “C’était en 1918 – Gaston Billard et Marcelle Risse

  1. Un dernier épisode, tout en en retenu. L’histoire récente est effectivement très souvent plus difficile à raconter. Je trouve que tu as réussi à trouver les mots justes. Il est vrai que la limite entre généalogie et vie de famille est ténue. Merci en tout cas pour l’ensemble de tes articles du #RMNA, toujours aussi bien documentés et passionnants !

  2. Tes billets qui me transportent en Algérie, me sont toujours aussi précieux et celui-là me parle encore davantage…
    Je me suis posé les mêmes questions que toi à propos de ma grand-mère Irène. Née en 1913 (à Proudon, département d’Oran) elle a eu une enfance malheureuse et c’est un euphémisme, et plus tard, des réctions qu’en tant qu’ado, j’avais du mal à comprendre…

    1. Comme toi j’imagine, j’ai connu ma grand mère après son retour en métropole. J’ai eu du mal petite fille à me positionner au milieu de tous ces gens qui vivaient le départ de l’Algérie comme la perte d’un Eldorado. J’en suis parti à 8 mois, je n’en ai aucun souvenir conscient. J’ai longtemps mis les réactions de ma grand mère et du frère de mon père sur ce traumatisme, et puis par la généalogie je me suis rendue compte que leur vie là-bas n’avait pas été rose, et que leur dureté venait de plus loin. C’est compliqué, cela me touche vraiment et j’ai du mal à écrire sur cette histoire.

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