C’était en 1918 – Achille Reau et Marie Rose Guignard

Temps de lecture: 8 minutes

Guillaume Chaix et l’équipe du Rendez Vous Ancestral ont proposé aux généalogistes blogueurs de consacrer le mois de février 2018 au souvenir de nos ancêtres il y a 100 ans maintenant, sous le mot clef #Racontemoinosancêtres. J’ai choisi de voir où se trouvait chacun des couples d’arrières grands parents de mes enfants lors de l’armistice de 1918, ce que leur famille vivait cette année là, et de revenir sur ce que la guerre a signifié pour chacun d’eux. Je commence cette semaine par vous parler de mes grands parents maternels, Achille Reau et Marie Rose Guignard.


Achille Reau, mon grand père maternel, a 14 ans et demi en ce mois de novembre 1918. Il habite au prieuré de Cramard, sur la commune de Chalandray, avec ses parents et ses deux frères cadets, Arsène, 11 ans et le petit Clodomir, qui va avoir un an en ce mois de novembre.

Du côté paternel, oncles, tantes et cousins germains d’Achille Reau

Pour Achille, la période de la guerre a été moins éprouvante que pour beaucoup de ses copains d’école. Son père, François Reau, qui appartient à la classe 1894, a bien été mobilisé, le 17 août 1914, à l’âge de 40 ans. Mais lorsqu’il est passé devant la commission spéciale de réforme de Poitiers, le 26 septembre 1914, il a été réformé pour arthrite tuberculeuse du genou, et renvoyé dans ses foyers pour la durée de la guerre.

Achille a deux oncles du côté paternel : Hilaire Reau, né en 1876 et Delphin Reau, né en 1880.

Hilaire Reau, connu sous le nom de tonton sabotier, a été exempté pour claudication, il boite de la jambe droite et ne sera pas rappelé. Avec sa femme Marie Augustine David, qui est aussi sa cousine germaine, il habite lui aussi le village de Cramard, dans la petite maison où la grand mère, Sophie David, s’est éteinte au début de la guerre, le 14 janvier 1915.

Delphin Reau était employé aux chemins de fer de l’état avant le début du conflit, et comme nombre de cheminots, c’est en accomplissant son métier qu’il a traversé la guerre, permettant aux trains qui sillonnaient la France de transporter les soldats là où le haut commandement les jugeaient utiles.

Aucun des trois frères Reau n’est donc parti aux armées.

Les quatre oncles Pelletier, les frères de Clémentine Pelletier, la mère d’Achille, n’ont eux pas la même expérience du conflit.

Les frères et soeurs de Clémentine Pelletier, mère d’Achille. Les cousins germains sont trop nombreux pour tous entrer dans une seule image sur un blog

Eugène Pelletier – écrit Peltier dans les différents actes d’état civil le concernant – qui appartient à la classe 1889 – a été mobilisé le 11 mars 1915, puis réformé et renvoyé dans les foyers le 22 juin 1915.

Clodomir Peltier, de la classe 1902, travaille comme Delphin Reau aux chemins de fer de l’Etat depuis 1908. Il est alors basé à Saintes. Tout comme Delphin Reau, il va être “mobilisé dans son emploi du temps de paix au titre des sections de chemins de fer de campagne” du 2 août 1914 au 8 mars 1919.

Mais les deux derniers frères de Clémentine Pelletier, qui appartiennent aux classes les plus exposées du conflit, ont vécu le conflit aux armées, fréquemment sur le front, plusieurs fois blessés.

Maxime Norbert Pelletier appartient à la classe 1909. Il est parti aux armées, dès le 2 aout 1914, avec le 125e régiment d’infanterie, et a été blessé à la Fère-Champenoise pendant la bataille de la Marne, le 9 septembre 1914. Il a passé toute la guerre au front, ou en convalescence, entre deux blessures. En juin 1918, il est blessé, encore, à Méry, dans l’Oise, puis il est victime de l’ypérite le 29 août 1918 à Ailette. Quand l’armistice est signé, il a été blessé 6 fois.

Le petit dernier de la fratrie, Clément Auguste Pelletier, appartient à la classe 1911. Depuis le 1er octobre 1912, il est parti de Chalandray pour servir au sein du 25e régiment de dragons. Blessé le 3 mars 1916 par un éclatement de torpilles, il est lui aussi au front, au 7e régiment de hussards, en novembre 1918. Comme son frère Maxime, il reçoit la croix de guerre avec étoile d’argent.

Et surtout, comme son frère Maxime, il va revenir vivant de la guerre et reprendre sa vie.

Parmi les oncles d’Achille, seul Ernest Blanchard, le mari de sa tante Marie Eugénie Reau, est mort à la guerre. Pourtant Ernest, qui appartenait à la classe 1898, avait été exempté lors de son service militaire. Mais le 18 mars 1915, il a été incorporé au 40e régiment territorial d’infanterie, puis il a été transféré le 12 juillet 1915 au 369e régiment d’infanterie dont le dépôt est à Montargis. Le 369e régiment d’infanterie occupe de septembre 1915 à juillet 1916 le secteur du Bois-le-Prêtre et de Fey-en-Haye. Les conditions difficiles de la vie aux armées ont eu raison de la santé de l’oncle Ernest, qui est mort de maladie le 29 mai 1916, à Ecrouves, laissant ses deux enfants, Marie Noëlie et Hilaire, de la génération d’Achille, les cousins germains les plus proches en âge, orphelins de père. C’est eux qui ont le plus durement été touchés par la guerre dans l’entourage d’Achille, mais dans le village et le canton, ils sont nombreux les pères et les grands frères qui sont partis et ne reviendront pas, ou vont revenir souffrants, mutilés, diminués.

Même si la famille proche d’Achille a moins directement et cruellement souffert de la guerre qu’une partie des autres familles du canton, l’inquiétude de Clémentine pour ses plus jeunes frères, qu’elle a aidé à élever, le souci qu’on se fait pour la belle-soeur maintenant seule, ont forcément été ressentis et vécus par les deux ainés, Achille et Arsène.

Collection privée – François Reau, Clémentine Pelletier et leurs quatre enfants en novembre 1921

L’oncle Maxime, après sa démobilisation, choisit de s’engager et commence une carrière militaire, qui va le mener en Rhénanie, puis au Maroc. Est ce cet exemple qui a influencé le jeune Achille et l’a poussé à quitter la sécurité et la routine de sa vie de paysan poitevin pour s’engager lui aussi. Sans l’exemple de son oncle, sans l’aura de héros que cet oncle avait auprès du reste de sa famille, Achille aurait il osé lui aussi partir à l’aventure ?


Famille élargie de Marie Rose Guignard

L’ambiance est différente dans la famille de la petite Marie Rose Guignard, ma grand-mère, , qui habite avec sa mère Marie Angèle Quintard dans la maison du Petit Bourg de Latillé, à côté de l’atelier où travaillait son père Adrien Guignard, avant qu’il parte pour la guerre. Marie Rose venait juste d’avoir 7 ans la semaine précédente quand il a quitté Latillé le 19 mars 1915 pour être incorporé au 39è régiment d’infanterie territoriale. Cette toute petite fille ne savait pas qu’elle ne reverrait jamais son papa. Il est mort deux mois plus tard, de maladie, à Tonnerre, pendant qu’il rejoignait son régiment sur les lignes de front.

La période de guerre a été difficile pour Marie Rose et sa maman.  Les économies d’une vie de travail, la famille les a données lors des emprunts nationaux de 1914 et 1915. Le père de famille n’est plus là pour pourvoir aux besoins matériels de la famille, et le grand père François Guignard, âgé de 72 ans, ne peut plus assurer le même travail qu’avant à la menuiserie. La grand mère maternelle de Marie Rose, Louise Angèle Reau, est morte elle aussi pendant l’hiver 1917.

Pour assurer l’éducation de sa fille, Marie Angèle Quintard a demandé pour elle le statut de Pupille de la Nation. Quand le conflit cesse, en ce 11 novembre 1918, et que les cloches de l’église sonnent à la volée pour annoncer la fin de la guerre, ces cloches qui rythment depuis tellement longtemps la vie du Petit Bourg, Marie Rose, qui a maintenant 10 ans et demi, vient d’être “adoptée par la Nation”. Elle va pouvoir partir en pension à Poitiers, pour y faire des études et apprendre la couture.

Mais en ce jour d’armistice, avec la tristesse qui serre le coeur en pensant à tous ceux qui ne reviendront pas, on s’interroge et on s’inquiète dans la famille de Marie Rose pour les hommes de la famille qui ne sont pas encore revenus.

Pierre Augustin Quintard, dit Xavier, l’ainé des frères de Marie Angèle, a  53 ans et il n’appartient pas à une classe qui a dû partir. Il est là, tout près, à la Colinière, et il est une des présences masculines rassurantes dans la vie de la petite fille. Il sera d’ailleurs son témoin lors de son mariage dans quelques années.

Eugène Lutreau, le mari de la tante Clarisse Quintard, l’oncle et la tante de Richelieu, est prisonnier de guerre à Friedrichsfeld, en Allemagne. Blessé le 14 décembre 1914 à Ypres à l’épaule et à la cuisse, il avait été porté disparu. Plus tard, la tante Clarisse a appris qu’il était prisonnier en Allemagne, d’abord à Burgsteinfurt, près de Münster en Allemagne, puis Friedrichsfeld. On ne sait pas vraiment quand il rentrera, et bien sûr l’inquiétude est grande sur son état de santé.

Marcel Grateau, le mari de Marie Alexandrine Quintard, est au front avec le 156e régiment d’infanterie, dans lequel il sert comme caporal. Il a participé à toute la guerre, depuis le 2 aout 1914, au 114e régiment d’infanterie, puis au 156e. Tonton Marcel – comme je l’appelais, comme ma grand mère et ma mère – va revenir en mars 1919, mais pour l’instant, en ce jour de la fin de la guerre, on espère juste qu’il va bien et qu’il reviendra bientôt.

Et puis il y a tonton Auguste, Auguste Quintard, le petit dernier, de la classe 1915.  La classe 1915 a été appelée très tôt, on avait besoin d’hommes sur le front. Alors Auguste est parti le 17 décembre 1914  pour le 32e régiment d’infanterie à Chatellerault. Après sa formation militaire accélérée, le 15 avril 1915 il a été envoyé aux armées. Atteint des oreillons en juin 1915 – et je comprends enfin pourquoi tonton Auguste et tante Margot, sa femme, personnages importants et chéris de ma petite enfance, qui aimaient tant les enfants, n’en ont pas eu – il est ensuite au front de façon continue d’août 1915 jusqu’à l’armistice. La citation qu’il va recevoir le 5 février 1919 m’apprend qu’il a entre autres participé avec courage à la bataille de Verdun.


Huit ans plus tard, en 1926, Achille rencontre à un mariage auxquels ils sont tous deux invités une jeune fille, Marie Rose, dont il tombe amoureux. En revenant de la noce, il en parle à sa mère, Clémentine, qui lui apprend que Marie Rose est une cousine au second degré. Les relations familiales n’étaient visiblement pas très proches. Achille et Marie Rose, qui enfants ont vécu la guerre de loin, dans un village du Poitou, vont avoir 13 ans de vie commune sereine et calme, avant que la guerre, à nouveau, vienne détruire leurs projets, modifie leur destin, et les conduise à Alger. Achille, menant une carrière militaire exemplaire, va participer au conflit, avant la débâcle, puis à partir du débarquement de Provence, à la libération de la France. C’est à Alger que leur troisième fille, ma mère, rencontrera mon père …….

Collection privée – Achille Reau et Marie Rose Guignard le 15 novembre 1926

 

 

Sources et liens
  • Etat Civil et fiches matricules en ligne sur le site des archives de la Vienne. Toutes les sources précises sont indiquées sur mon arbre en ligne chez Geneanet
  • Ce récit se base sur les souvenirs familiaux que j’ai confronté autant que possible aux sources disponibles et que j’ai retrouvées. Mon interprétation est forcément personnelle et subjective, elle repose sur mes propres souvenirs de petite fille, qui a connu tonton Auguste et tante Margot, tonton Marcel, et bien sûr mamie – ma grand mère Marie Rose – , grand mère Marie – mon arrière grand mère Marie Angèle – et grand mère Clémentine – mon arrière grand mère Clémentine. En résumé, les faits sont objectifs et sourcés, les interprétations et le ressenti sont subjectifs.
  • Les photographies ne datent pas de l’automne 1918, mais parmi les photos dont je dispose, elles sont chronologiquement les plus proches de cette période.

 

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5 commentaires sur “C’était en 1918 – Achille Reau et Marie Rose Guignard

  1. J’aime beaucoup l’angle que tu as choisi pour aborder ce RMNA ! Bravo pour ce premier billet, on découvre deux histoires totalement différentes. Gros coup de coeur pour la photo de tes grands-parents !

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