Payer pour voir

Le Département de la Charente vient de lancer  un pavé dans la mare. La consultation en ligne de ses archives numérisées sera payante. Cette position va à l’encontre de celle de presque tous les autres départements français qui mettent gratuitement une partie de leurs fonds numérisés en ligne sur internet, à destination des internautes de tous pays.

charente

Ma première réaction, identique à celle que je vois sur la toile, c’est l’incompréhension, la surprise avec une pointe de déception.

Dès qu’on parle des archives de la Charente, je suis personnellement intéressée : j’ai dans mes recherches une branche très proche – la grand mère maternelle de mon mari – née à St Claud en Charente, sans plus d’information.

En 2012, j’avais déboursé une adhésion à un cercle local, dans l’espoir de trouver au moins un début de piste, mais sans succès. Alors pour 2013, la décision était prise, j’irais à Angoulême. L’annonce de la mise en ligne va t’elle changer mes projets ?

Laissez moi faire quelques calculs.

Les informations que nous avons nous annoncent les tarifs suivants : 2 euros pour 2 jours, 6 euros pour 7 jours, 20 € pour 30 jours et 200 € pour un an. L’abonnement annuel n’est pas donné, je le reconnais. Néanmoins, je vais aller au bout de mon calcul. J’avais prévu un déplacement de 3 jours, c’est je pense ce qu’il faut pour commencer à  prendre ses repères dans les archives et retrouver des traces et des actes. Le budget , entre l’aller retour en train, les nuits d’hôtel et les repas, peut difficilement être inférieur à 300 euros pour 3 jours sur place. Sur un plan purement comptable, il est donc moins coûteux que prendre un abonnement aux archives que de faire le déplacement à Angoulême. C’est d’ailleurs l’argument que met en avant Bernard Rigaud, le directeur général des Services du Conseil Général de la Charente.

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A première vue, la comptable que je suis se réjouit donc de cette mise en ligne.

Certes, me direz vous, mais presque tous les autres départements ont mis leurs données gratuitement en ligne, alors la Charente aurait dû faire la même chose.

Je viens  dans cette optique de lire une nouvelle fois l’excellent article de Jordi sur son blog Papiers et poussières. Il défend bec et ongles le modèle gratuit, et je comprends sa position. Je voudrais juste de mon petit point de vue de non archiviste, généalogiste amatrice, et webmestre apporter un autre éclairage qui n’engage que moi.

Tout d’abord, je reconnais que 200 euros pour 1 an, c’est hors de prix, et si tous les départements avaient fait la même chose, je n’aurais pas autant avancé dans ma généalogie. Mais comme je l’ai démontré plus haut, si on n’habite pas à Angoulême, la tarification pratiquée, même chère, revient moins chère que le déplacement aux archives.

Il est vrai que les archives sont notre patrimoine commun et à ce titre nous devons tous y avoir un libre accès. Ceci étant, ce que  la Charente veut faire payer, c’est l’accès en  ligne, et non l’accès dans ses Archives Départementales, qui elles resteront gratuites à tous. Donc le principe de la gratuité de l’accès est préservé, c’est l’accès internet qui est payant. La nuance est significative.

Je regrette que les départements ne communiquent pas sur le coût de fonctionnement des archives en ligne. Les budgets des conseils généraux que j’ai pu consulter – en ligne justement – ne distinguent pas les différentes rubriques de la catégorie Sports et Culture. C’est bien dommage, car je suis sure qu’il y a quelque part des statistiques ou des rapports sur le coût d’utilisation et le coût de maintenance desdites archives en ligne. Ces chiffres permettraient plus de transparence.

Pour qu’un site d’archives en ligne fonctionne correctement, il ne suffit pas que les registres soient numérisés, il faut aussi et surtout que la technique – à savoir les serveurs et les bases de données – soient correctement dimensionnés pour faire face à l’afflux des visiteurs. En 2009, 1,5 milliards de pages ont été vues sur les différents sites d’archives en ligne français. Début 2012, le site des archives de l’Indre, mal ficelé techniquement, est tombé peu de temps après son lancement. Il faut les reins solides pour résister aux recherches des généanautes et cette solidité a un coût.

Si je suis sensible à cet aspect, c’est que j’ai vécu à ma petite échelle ce genre de situation. Le blog que vous lisez est hébergé sur un serveur privé que je loue depuis quelques années chez OVH pour y héberger un autre site créé il y a maintenant 12 ans, et qui continue à être régulièrement visité. L’affluence sur le site à une certaine période m’avait contraint à un choix cornélien : le fermer parce qu’aucun hébergeur gratuit n’en voulait plus, ou payer pour le faire tourner sur une plate forme à moi. C’est le choix que j’ai fait, et je le finance très partiellement avec de la publicité. J’y héberge maintenant également ce blog, dont la bande passante utilisée ne met pas en danger l’équilibre économique de mon serveur. Je peux donc me passer de publicité sur ce blog.

Je suis  consciente des contraintes techniques et économiques auxquelles un site d’archives en ligne doit faire face. Et je comprends qu’un Conseil Général décide que son coût ne doit pas porter que sur ses seuls administrés. Bien sûr, il pourrait  utiliser ce portail pour une opération de communication, comme le font les départements qui ont choisi la gratuité de façon plus ou moins déguisée. Je ne crois pas à la notion de “service public” sur ce plan, mais plus à la volonté de montrer qu’on est un département à la pointe du progrès. C’est plus porteur en termes de retombées économiques.

J’aurais préféré que la mise en ligne des archives de la Charente ne soit pas payante, mais j’aurais aussi préféré que les archives de l’Aude soient en ligne fin 2012 même si j’avais dû payer pour ça. Et si je devais choisir entre payer pour avoir un site d’archives sans publicité et avoir un site gratuit mais avec une publicité omniprésente qui finance la maintenance du site, je comprendrais qu’on me le propose. Je sais que parce que les archives de beaucoup de départements sont en ligne, j’ai pu avancer plus en une année que mon père en quatre ou cinq. Mais ayant plusieurs branches dont l’origine est hors de France, je sais aussi que nous avons un des systèmes d’archives les plus efficaces et les moins chers. Demander une copie d’acte en Allemagne est payant – et ce pour chaque acte – et si votre ancêtre a vécu en Suisse alémanique, il faut vous armer de patience pour obtenir un rendez vous. Alors je vois le verre aux deux tiers pleins, et je me réjouis que la Charente mette enfin ses archives en ligne, même si mes recherches vont y avoir un coût.

Je sais que mon billet ne va pas dans le sens de la communauté, j’espère ne pas avoir droit à trop de commentaires déplaisants, mais je vous propose de prendre le temps de la réflexion. N’oubliez pas que rien n’est vraiment gratuit sur internet. J’aurais souhaité que le débat porte sur le juste prix de l’accès à l’information en ligne, comme j’aurais souhaité il y a quelques années une reflexion sur la licence globale. Mais comme la nouvelle année approche, peut etre 2013 verra t’il les mentalités changer.

Je vous souhaite à tous une très bonne année 2013 et beaucoup de belles découvertes généalogiques.

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Sources et liens
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