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Un défi d’écriture est proposé aux généalogistes pendant la première semaine du Mois Geneatech. Il s’agit de mettre en avant une source peu ou pas connue.


Connaissez vous la sous-série F14 aux Archives Nationales ?

Elle appartient à la série F : Versements des ministères et des administrations qui en dépendent, sur la période 1789-1960, et elle concerne toute la France. On y trouve des fonds du Ministère de l’Intérieur, de l’Agriculture, de l’Instruction Publique, et bien d’autres. Et ces fonds comprennent des dossiers de fonctionnaires, véritables trésors pour éclairer la vie d’un de vos ancêtres fonctionnaires.

La sous-série F14 concerne précisément les Travaux Publics. Les cotes, de F14/1 à F14/21506, recouvrent une période très longue qui va de 1600 à 1976, avec une profusion de dossiers individuels, pour lesquels des inventaires nominatifs ont été faits. C’est ainsi que j’ai un jour trouvé dans l’inventaire nominatif des cotes F14/2420 à 2696, concernant les dossiers individuels des conducteurs des ponts et chaussées la mention de Chrétien Daniel Jung, sosa 42 de mes enfants.

Vous trouverez un inventaire complet de la cote F14, avec lien vers les inventaires nominatifs, sur le site Geneawiki.

Pour être exhaustive, les dossiers de pension des fonctionnaires du ministère sont aussi conservés sous cette cote, et celui de Chrétien Daniel Jung, concernant la reversion de sa pension à sa veuve, s’y trouve aussi, sous la sous cote F14/2995.


Chrétien Daniel Jung est le sosa 42 de mes enfants, l’arrière grand père paternel de leur grand mère paternelle.

Né à Strasbourg le 28 mars 1814, d’un père fonctionnaire aux Ponts et Chaussées, pensionné de l’Etat suite à une blessure invalidante subie à la bataille de Wagram, il décède le 2 juillet 1866 à Colmar.

AD68 – EC Colmar – Acte 381 vue 528

L’an mil huit cent soixante six, le trois Juillet, à neuf heures du matin, devant nous soussigné Jean Baptiste Doyen, premier adjoint, faisant fonctions d’Officier de l’Etat civil de la Ville de Colmar, par délégation spéciale du Maire, en date du vingt un juin mil huit cent cinquante cinq, ont comparu Jean-Charles Jung, âgé de cinquante ans, Caissier du Mont de piété de Strasbourg, Bas-Rhin, où il est domicilié, frère du défunt ci-après dénommé, et Eugène Roman, âgé de trente quatre ans, ingénieur des Ponts et Chaussées, domicilié à Colmar, lesquels nous ont déclaré que hier, à quatre heures après midi, est décédé en son domicile, rue de Strasbourg, n°19 en cette ville, Chrétien-Daniel Jung, âgé de cinquante deux ans, Conducteur principal des Ponts et Chaussées, faisant fonction d’ingénieur, natif de Strasbourg, époux de Louise-Arnoldine Pelletier de Chambure, sans état; fils des feus conjoints Chrétien Daniel Jung, employé aux Ponts et Chaussées et pensionnaire de l’Etat, et Sophie Frédérique Birmann, sans état. Nous étant assuré du dit décès, nous en avons dressé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous après lecture.

Je savais peu de choses sur Chrétien Daniel, à part les quelques informations glanées dans les actes d’état civil.

Quand j’ai découvert cette référence aux Archives Nationales, à cette époque lointaine où je n’hésitais pas à sortir de mon antre, j’ai vite réservé la cote et je suis allée à Pierrefitte, consulter ce mystérieux dossier de carrière.

Oserais je avouer que j’ai ensuite proprement rangé toutes les photographies sur mon disque dur, et que je n’en ai rien fait jusqu’à ce jour ? Que voulez vous, je suis une collectionneuse d’actes et d’ancêtres, et je me laisse déborder par mon enthousiasme.

Le dossier contient

  • les états de service de Chrétien Daniel
  • des copies de correspondances entre le ministère et un certain G Münz, ingénieur en chef à Colmar, supérieur hierarchique de Chrétien Daniel, concernant une promotion qu’il avait demandée pour lui, puis le dossier de reversion de sa pension à sa veuve, en juillet 1866
  • une correspondance entre le ministère et la préfecture du Haut-Rhin concernant un projet sur le lac du ballon de Guebwiller, qui devait être confié à Chrétien Daniel
  • les dossiers d’évaluation de Chrétien Daniel Jung pour les années 1856 à 1865
  • une correspondance entre le ministère et Chrétien Daniel concernant les postes qu’il occupe
  • une lettre de Louise Arnoldine Pelletier de Chambure, l’épouse de Chrétien Daniel Jung, concernant la promotion de son époux
  • différents documents concernant les débuts de carrière de Chrétien Daniel, dans le département du Bas Rhin, entre autre pour les chemins de fer de l’Est

Après la consultation de ce dossier, même si je n’en sais pas plus sur la vie privée de Chrétien Daniel, j’en sais beaucoup plus sur sa carrière de fonctionnaire.

Archives Nationales – F14/2564 – dossier Chrétien Daniel Jung

Dès qu’il a 16 ans, à partir de 1828, comme en atteste son dossier d’évaluation de l’année 1858, Chrétien Daniel travaille au bureau de l’ingénieur en chef en qualité d’expéditionnaire et dessinateur. Il commence probablement à apprendre sur le tas le fonctionnement de l’administration des Travaux Publics. C’est probablement grâce à son père, qui y a trouvé un emploi protégé après avoir perdu une de ses jambes à la bataille de Wagram que Chrétien Daniel fils intègre cette administration.

A 20 ans et un mois, le 23 avril 1834, Chrétien Daniel occupe la fonction de piqueur.

Dans le rapport de recherche sur le corps des ponts et chaussées cité en source, j’ai trouvé une description du fonctionnement de cette administration au XVIIIe siècle. J’imagine que l’organisation reste identique dans la première moitié du XIXe siècle.

Chrétien Daniel entre donc au Ministère des Travaux Publics par le poste le plus bas de l’échelle.

Le 1er mai 1835, il est nommé “conducteur non embrigadé”.

Tous ces termes ne signifient rien pour moi, j’ai donc fait une recherche et c’est le Dictionnaire Littré en ligne qui m’a permis de comprendre.

Conducteur – Celui, celle qui dirige. Terme de ponts et chaussées. Conducteur, agent qui est sous les ordres directs de l’ingénieur et au-dessus des piqueurs, ainsi dit parce qu’il est chargé de la conduite ou direction des travaux. Conducteur embrigadé, celui qui fait partie du corps des ponts et chaussées à titre permanent.

Dictionnaire Littré en ligne

Chrétien Daniel est donc conducteur de travaux, sous la supervision d’un ingénieur, sans que son emploi soit définitif.

Mais même comme conducteur non embrigadé, ou conducteur auxiliaire, il gravit doucement les échelons : conducteur auxiliaire de 2ème classe en 1840, puis conducteur auxiliaire de 1ère classe en 1842.

Quand Chrétien Daniel épouse le 10 juin 1841 à Barr, dans le sud du Bas Rhin, la jeune Louise Arnoldine Pelletier de Chambure, 22 ans, il n’est encore que conducteur non embrigadé. S’il a un travail, pour l’instant il n’a pas encore un statut rassurant de fonctionnaire. Le couple s’est il marié par amour? Contrairement à ses deux soeurs Henriette et Fanny, qui épousent des hommes plus vieux qu’elles et à la situation matérielle plus assise, Louise Arnoldine ne semble pas faire un mariage particulièrement prestigieux. Rendez vous compte, l’époux n’a même pas un emploi fixe et stable de fonctionnaire des travaux publics.

Il faut attendre le 1er septembre 1848 pour que Chretien Daniel Jung soit nommé conducteur embrigadé de 3ème classe. Cette fois ci, il a le statut de fonctionnaire.

Chretien Daniel touche désormais un traitement de 1600 francs par an, dont le premier mois ne lui est pas versé, et part alimenter la caisse de retraite.

Qu’importe, l’avenir matériel de la famille est désormais plus stable.

Le 1er février 1849, Chrétien Daniel change d’attribution. Il est désormais attaché au service des Irrigations, toujours dans le département du Bas Rhin. La famille habite toujours à Barr.

Le plus ancien dossier d’évaluation date de décembre 1856. Découvrons le ensemble.

Chretien Daniel appartient au service du contrôle de l’exploitation des chemins de fer de l’Est. Il fait partie de la 3ème subdivision comprenant la ligne de Paris à Strasbourg, entre Lutzelbourg et Strasbourg; la ligne de Strasbourg à Bâle, les embranchements de Mulhouse à Thann et de Vendenheim à Wissembourg. Il est également attaché au Service Hydraulique des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.

Il est marié et a un enfant. Sans fortune particulière, on lit que sa mère, qui vit encore, possède quelques biens. Sophie Biermann, sa mère, vit à Strasbourg. Je n’ai pas encore fait de recherches ni notariales, ni patrimoniales sur ma branche alsacienne. Sophie est allemande, et elle a vraisemblablement enseigné sa langue maternelle à son fils, dont le dossier dit qu’il parle allemand. Il a fait de bonnes études ordinaires, sans que je sache vraiment ce que ca recouvre. Mais il n’a pas passé le baccalauréat, cela serait mentionné dans le dossier.

Ses relations avec ses supérieurs, le public et ses collègues sont toutes satisfaisantes, tout comme sa vie privée. Son caractère est doux, il préfère travailler sur le terrain à la conduite de travaux que faire du travail de bureau, il se fait remarquer par son zèle, il est intelligent et il a de l’avenir.

Le seul point négatif de ce dossier, c’est le fait qu’il souffre quelques fois d’une ancienne maladie de coeur.

Un dossier équivalent, pour la même année 1856, existe pour le service hydraulique. Les mentions y sont équivalentes. On y apprend aussi qu’il vit avec sa belle mère, Directrice des postes à Barr, que sa santé est un peu délabrée, car il est atteint d’une maladie de coeur qui à certaines époques le fait souffrir. Professionnellement, il est chargé pour le service hydraulique d’une circonscription qui comprend les bassins du Giessen, de l’Andau, de l’Ebn et de l’Ill. Il est précisé que cette circonscription présente une masse considérable d’affaires. Son supérieur conclut le rapport par ces termes.

Excellent conducteur, très zélé, très actif, opérant fort bien et consciencieusement dirigeant les travaux avec habilité. Il a de l’initiative et une bonne instruction, il a rendu des services distingués surtout dans les irrigations et les assainissements. Il pourrait remplir les fonctions d’ingénieur ordinaire. Je demande son avancement à la 1ère classe.

En 1857, Chrétien Daniel est désigné pour remplir provisoirement les fonctions d’ingénieur du service hydraulique et il doit être en poste à Colmar. Parallèlement, sa santé se détériore, et il ne peut plus assumer la totalité de ses fonctions. Il demande à être déchargé du contrôle du chemin de fer de l’Est. Au niveau du service hydraulique, ses supérieurs sont très satisfaits de son travail et demandent à ce qu’il soit confirmé dans sa fonction d’ingénieur. Que nenni, répond on à Paris, une promotion à la 1ère classe sera une récompense suffisante.

A partir de 1858, Chrétien Daniel fait fonction d’ingénieur ordinaire à Colmar, après le départ de l’ingénieur en place, monsieur Léonard. Je découvre également qu’en 1858, sa fille unique, Marie Jung, est en pension à Wissembourg. Quand à son supérieur hiérarchique, G. Münz, il est ravi du travail réalisé par Chrétien Jung, et parle de lui faire accorder une gratification. En 1861, Paris est d’accord pour le faire nommer Conducteur principal, mais je remarque aussi qu’on parle de plus en plus souvent de sa fatigue, et de son cœur malade. Je connais la fin de l’histoire, et la voir se dérouler sous mes yeux m’attriste. Fin 1865, l’inspecteur en chef venu faire sa tournée de contrôle note que le service de Chrétien Daniel Jung est bien tenu, mais que sa santé ne lui a pas permis de faire dans l’année les visites sur le terrain qui étaient prévues.

Ce rapport est le dernier du dossier.

Le 3 juillet G. Münz écrit au ministre, à Paris, pour l’informer du décès subit , d’un coup d’apoplexie foudroyant, de Chrétien Daniel Jung, âgé de 52 ans seulement.

Monsieur Münz va se démener pour que Louise Arnoldine, la veuve de Chrétien Daniel, touche rapidement la pension de reversion de son mari. Les commentaires qu’il a fait dans chacun de ses rapports, toujours chaleureux, me font penser qu’il appréciait vraiment Chrétien Daniel, tout comme les gens qu’il a côtoyé semblent l’avoir apprécié.

A travers un dossier de carrière qui semblerait aride, j’ai fait un peu mieux connaissance avec Chrétien Daniel Jung, un homme que sa fille Marie Jung a souhaité honorer, puisque les deux fils qu’elle va avoir avec Jules Karcher, elle va les appeler Christian, puis Daniel, deux prénoms qui n’appartiennent pas à la sphère lexicale de la famille Karcher.

Sources et liens

  • Françoise Fichet-Poitrey, Jean Bureau, M. Kaufmann. Le corps des ponts et chaussées du génie civil à l’aménagement du territoire. [Rapport de recherche] 0159/82, Ministère de l’urbanisme et du logement / Comité de la recherche et du développement en architecture (CORDA). 1982. ffhal-01885870f
  • Dictionnaire Littré – Définition Conducteur
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2 commentaires

  1. Merci Brigitte d’avoir partagé le parcours professionnel de Chrétien Daniel Jung et ainsi d’avoir mis en avant cette source . C’est une vraie pépite !

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