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Gaston Billard, mon père, est né à Alger le 23 septembre 1930, au 16 rue Broussais où vivaient ses parents, Gaston Billard et Marcelle Risse. La rue Broussais faisait partie du quartier nommé Plateau Saulière, et longeait au sud l’hôpital civil, qui allait devenir l’hôpital Mustapha. La famille Billard a vécu à cette même adresse jusqu’à son départ d’Algérie, et mon père jusqu’au jour en 1954 où il s’est engagé dans l’armée de l’air.

Approchons nous de la carte. Surlignée en jaune, voici la rue Broussais, et dans son prolongement, la rue Horace Vernet.

L’école primaire publique la plus proche de la rue Broussais est l’école Horace-Vernet, rue Horace Vernet, devenue maintenant Ecole Menani. Il y a aussi une école maternelle, qui accueille les petits à partir de 3 ans, sans que la scolarité soit obligatoire pour eux. C’est une directrice qui dirige l’école maternelle.

Mon père est il allé à l’école maternelle de la rue Horace Vernet dès la rentrée 1933? Je l’ignore, mais si c’est le cas, sa mère, Marcelle Risse, a dû aller l’inscrire le samedi 30 septembre 1933 ou le dimanche 1er octobre 1933, entre 8 heures et 10 heures, comme le précise l’entrefilet paru dans le journal L’Echo d’Alger le 27 septembre.

En 1936, la scolarité est obligatoire à partir de 6 ans. Si mon père n’est pas allé à l’école maternelle, en juin 1936 il est temps de l’inscrire à l’école de garçons de la rue Horace-Vernet. Notez qu’il faut présenter le livret de famille, ou à défaut le bulletin de naissance, et le certificat de vaccination.

Si ma grand-mère n’a pas inscrit ses fils – Gaston en primaire, Roland en maternelle – fin juin, il lui reste la possibilité de les inscrire le 1er octobre 1936.

Le 2 octobre 1936 à Alger, c’est la rentrée des classes, partout dans la ville.

Pour un petit européen, le cursus scolaire est identique qu’on soit en métropole ou en Algérie. A la rentrée 1936, il vient d’être légèrement modifié par la loi sur l’instruction primaire obligatoire du 9 août 1936, de Jean Zay. Désormais, l’école est obligatoire jusqu’à 14 ans, et plus seulement jusqu’à 13 ans.

L’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes, français et étrangers, âgés de 6 à 14 ans révolus,…

Les enfants ne peuvent être employés ni être admis dans les établissements commerciaux ou industriels … avant l’âge de 14 ans. […] Sont exceptés les établissements où sont employés que les membres de la famille sous l’autorité du père, soit de la mère, soit du tuteur.”

En 1936, et jusqu’en 1960, le système scolaire français n’est pas défini par “degrés” – école élémentaire, collège, lycée – mais par “ordre“. Il y a l’ordre du primaire et l’ordre du secondaire. L’ordre primaire, autrement dit l’école primaire, c’est l’école du peuple, celle où l’instruction est gratuite. Les enfants de notables et de bourgeois fréquentent l’école secondaire, celle des collèges et des lycées.

L’école primaire se divise en deux cursus : l’école élementaire et l’école primaire supérieure.

L’école élémentaire

A la rentrée 1936, le cursus scolaire de l’école élémentaire repose sur une classe enfantine où les enfants entrent à 6 ans, après éventuellement trois ans d’école maternelle, et où ils passent une année scolaire. Vient ensuite le cours élémentaire, pour deux ans, de 7 à 9 ans, puis le cours moyen, encore deux ans, de 9 à 11 ans.

Ce schéma est celui que nous connaissons actuellement dans nos écoles primaires , cours préparatoire, CE, CM.

Mais à la fin du cours moyen, à 11 ans, les enfants ne quittent pas l’école primaire, ils commencent un quatrième cycle, le cours supérieur, pendant deux nouvelles années, de 11 à 13 ans. Ou du moins, jusqu’en juin 1936, c’était le cas.

Avec la réforme Zay, qui s’applique à la rentrée 1936, la scolarité devient obligatoire jusqu’à 14 ans. Pour les enfants qui effectuent leur scolarité dans l’ordre primaire, c est à dire dans l’école primaire, une nouvelle classe est créée, la classe de fin d’études, de 13 à 14 ans, une structure bouche trou au moment de cette rentrée, mise en place dans l’urgence.

La scolarité primaire est sanctionnée par le Certificat d’Etudes Primaires Elémentaires – CEP ou CEPE – créé en 1866 par Victor Duruy. Depuis 1924, il se passe en deux parties. Les candidats de la 1ère partie doivent avoir atteint l’âge de 11 ans révolus au 1er octobre de l’année où ils se présentent, et l’examen porte sur le programme du cours moyen. Les candidats de la seconde partie doivent avoir atteint 12 ans révolus au 1er juillet de l’année où ils se présentent, et l’examen porte sur le programme du cours supérieur.

L’école primaire supérieure

En 1886-1887, les lois Goblet organisent l’école primaire supérieure. On y entre après le cours supérieur de l’école primaire et l’obtention du Certificat d’Etudes Primaires (CEP). Le cursus est de 3 années, mais on peut en sortir indifféremment à tous les niveaux.

Parallèlement à l’école primaire supérieure il existe des Cours Complémentaires, qui dépendent d’écoles primaires élémentaires, et dans lesquels se retrouvent une partie des meilleurs éléments des écoles primaires, que les instituteurs essaient de garder dans leur école, plutôt que de les envoyer en école primaire supérieure.. Les Cours complémentaires, comme dans les écoles primaires supérieures, durent trois, puis quatre ans maximum. Ce sont les Cours Complémentaires qui vont fréquemment permettre à une population de classe moyenne, petits employés, petits commerçants, d’envoyer leurs enfants plus longtemps à l’école, pour leur offrir plus de débouchés professionnels potentiels.

La scolarité de Gaston Billard

Revenons au jeune Gaston, qui le 2 octobre 1936 entre à l’école primaire de la rue Horace Vernet, en classe enfantine. Il vient tout juste d’avoir 6 ans le 23 septembre précédent. Si on suit la logique du cursus scolaire, il entre en octobre 1937 en cours élémentaire, et en octobre 1939 en cours moyen. Le journal du 2 octobre 1939 fait ses gros titres sur la guerre, de quoi d’autre pourrait on parler en ce jour de rentrée des classes pour les enfants?

Le lendemain, l’éditorial consacré à la rentrée des classes à Alger a des allures guerrières.

C’est cette ambiance qu’on doit retrouver au 16 rue Broussais en ce matin de rentrées des classes. Le père de famille, Gaston Michel Billard, a été rappelé sous les drapeaux par le décret de mobilisation du 1er septembre 1939. Il a quitté le domicile familial le 2 septembre 1939. Il ne reste que Marcelle Risse, la mère de famille, Philomène Blanco, la grand-mère paternelle, et les deux petits garçons, Gaston, neuf ans, et Roland, sept ans.

Fiche matricule de Gaston Michel Billard – AD34 – Beziers 1925 – Matricule 1166

On ne sait pas encore que le père de famille va être démobilisé le 1er août 1940, et rentrer sain et sauf à la maison. Pour l’instant.

Et la vie continue à Alger, plus calme qu’en métropole, plus calme qu’à Paris.

Si j’en crois le parcours scolaire théorique, Gaston Billard, mon père, termine ses deux années de cours moyen en juin 1941. Sous le régime de vichy, le CEP, qu’il devrait passer, même s’il n’a pas l’âge théorique, est remplacé par le DEPP – Diplome d’études primaires préparatoires. Gaston l’a t’il passé ? Et quand ? Je n’ai pas retrouvé dans le journal de juin 1941 les résultats des examens, et il ne figure pas dans la liste des lauréats de juin 1942 ….

En juin 1942, Gaston n’a pas encore 14 ans, et doit continuer à être scolarisé. L’école de garçons de la rue Horace Vernet dispose de Cours Complémentaires, et c’est tout naturellement que papa va y continuer ses études dites primaires.

Théoriquement, il entre en Cours Complémentaire 1ère année en octobre 1942. Le 8 novembre 1942 dans la nuit, les sirènes se déclenchent sur Alger. L’opération Torch vient d’être lancée. Alger tombe dans la journée, le débarquement ayant été préparé par des groupes de résistants.

Quelle période étonnante pour un jeune garçon de 12 ans, que de voir ces GI qu’on rencontre maintenant partout en ville. Le 1er janvier 1943, Marcelle Risse, la maman, met au monde une fille, une petite Georgette, la petite dernière. Mais le débarquement en Algérie a changé les choses pour les hommes en âge d’être appelés, et Gaston Michel, le père de famille, est à nouveau mobilisé le 15 juillet 1943. Cette fois ci, il quitte l’Algérie et va participer à la campagne d’Italie.

Fiche matricule de Gaston Michel Billard – AD34 – Beziers 1925 – Matricule 1166

Commence une période que papa a parfois évoquée. Du haut de ses 13 ans, il était devenu le chef de famille, et lors des quelques raids aériens allemands qu’Alger a connus, pendant que sa maman et sa grand mère descendaient à l’abri avec la petite Georgette et Roland, c’était lui, Gaston, qui devait fermer le gaz, vérifier que toutes les fenêtres et portes étaient fermées, verrouiller la porte d’entrée et ensuite rejoindre sa famille. Des années après, alors qu’il n’a que peu évoqué les combats en Indochine, il se souvenait encore de ces instants où sa famille comptait sur lui.

Gaston (papa) continue sa scolarité probablement de façon classique : octobre 1943, il entre en Cours Complémentaire 2, octobre 1944 il entre en Cours Complémentaire 3. Il vient d’avoir 14 ans. En avril 1944, quelques mois plus tôt, Philomène Blanco, sa grand mère paternelle, qui avait toujours fait partie de sa vie, est décédée. En Italie, son père a été blessé le 25 janvier 1944 pendant la première bataille du Monte Cassino. A l’hôpital puis en convalescence en Italie, il n’est rapatrié à Alger qu’en novembre 1944, et il est enfin libéré de ses obligations militaires.

Arrive enfin l’armistice, la fin de la guerre.

Gaston a 15 ans le 1er octobre 1945 quand il entre au Cours Complémentaire 4 de l’école de garçons de la rue Horace Vernet.

Une photo de classe de l’année 1945/1946

Au cours de cette année scolaire, sa classe va être prise en photo. 46 jeunes garçons entre 15 et 16 ans, habitants du plateau Saulière, probablement en majorité nés en Algérie entre 1929 et 1930.

Papa a inscrit sur un papier calque des numéros pour chacun des 46 garçons, et en a écrit les noms au dos. Le nom uniquement, pas de prénom …

Papa est le numéro 29.

J’ai pu identifier le numéro 38, dont l’identité m’a été confirmée par son petit fils, il s’agit de Jacques Guignati (1929-2004)

Voici les 44 noms qu’il me reste à identifier.

  1. Lacombe
  2. Marthon – Robert Marthon 1929-1997 ?
  3. Alexandre
  4. Antoine
  5. Peiffer
  6. Sala – Louis Lucien Sala – 1930-2019 ?
  7. Antoniotti – Mario Paul Antoniotti – 1931-1991 ?
  8. Grangier
  9. Brangier
  10. Bornet – Paul Henri Marcel Bornet – 1930-1993 ?
  11. Giraud – Jean Pierre Eugène Giraud – 1929-2020 ?
  12. Tazzioli
  13. Martinez
  14. Martin
  15. Sevestre
  16. Figuiere
  17. Six
  18. Romain / Gervais
  19. Yordamlis – Jean Chrisosthome Yordamlis – 1928-2009 ?
  20. Ruiz
  21. Cadet – Robert Armen Emile Cadet – 1929 – 1994 ?
  22. Marge
  23. Grégoire – Jean Pierre Lucien Grégoire – 1929-1994 ?
  24. Pouchoulin – Gérard Martial Pouchoulin – 1929-2008 ?
  25. Galy
  26. Guillermain
  27. Ber
  28. Ramos
  29. Billard Gaston Charles Michel – ° Alger 23/09/1930 – + Latillé 20/12/2009
  30. Fontan – Lucien Bernard Louis Hector Fontan – 1930 – 1991 ?
  31. Jouaneau
  32. Pace
  33. Escandell – Joseph Escandell – 1931 – 2013 ?
  34. Saulnier
  35. Leonardi
  36. Gallud
  37. Bosc
  38. Guiganti Jacques Justin – ° Alger 26/10/1929 – + Bastia 22/06/2004
  39. Alvares
  40. Lopez
  41. Ribot – Robert Ribot – 1930-2019 ?
  42. Toussaint – Guy Georges Toussaint – 1930 – 1999 ?
  43. Coulomb
  44. Breune
  45. Garriga
  46. Quiles
Collection familiale – Alger rue Horace Vernet CC4 – 1945/1946

Aviez vous de la famille en Algérie ? Avez vous des amis pieds noirs dont un grand père aurait pu être scolarisé à Alger ? J’aimerais pouvoir identifier certains des visages de cette photo, et retrouver les descendants de ces jeunes garçons. Quand j’étais jeune fille, je sais que papa était en contact avec certains, mais je ne me souviens plus de leurs noms avec certitude, même si le nom de Cadet – le numéro 21 – m’évoque quelque chose.

Et si vous m’aidiez à les retrouver ?

Sources et liens

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3 commentaires

  1. Je ne pourrai pas t’aider pour la photo car je n’ai pas d’attaches à Alger mais je suis emballée par ton article et cette façon de fixer des souvenirs dont on sait à quel point il s’évaporent vite. Si des généalogistes reprennent la main derrière toi, elles seront ravies d’en profiter ! Démarche inspirante, donc…

  2. Quel travail de recherches une fois de plus, Brigitte ! Bien sûr, les billets sur l’Algérie attirent toujours un peu plus mon attention. Lors des rentrées scolaires que tu décris, articles de presse à l’appui, je pense à une petite fille cadette de 5 ans de ton Papa qui faisait sa rentrée à Rio Salado, département d’Oran… Pierrette, ma mère.
    J’espère que tu retrouveras la trace des copains de ton père. J’imagine que tu as essayé à travers les associations de pieds-noirs qui ne doivent pas manquer pour Alger ?

    1. Author

      J ai envoyé la photo et les infos sur un site sur les écoles d Alger mais je n’ai pas encore eu de retour. Je vais contacter les associations de pieds noirs j attendais que l article soit en ligne pour ne pas répéter plusieurs fois la même chose

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